Espace numérique de travail,
quand Internet relie savoirs, enseignants, élèves et familles
Le rôle des CRDP dans le déploiement des espaces numériques
Interview de François Rodes, directeur du Centre régional de documentation pédagogique d’Alsace.
J.G. Comment voyez-vous le déploiement de l’ENT en Alsace ?
F.R : C’est une chance pour les enseignants, leurs élèves et les parents, c’est aussi un immense chantier qui s’étend sur plusieurs années et dont il est utile de souligner l’ampleur et l’importance tant il est en train de modifier progressivement l’école, les relations enseignants / enseignés et les liens avec les parents.
C’est d’abord une chance parce que les décisions prises par le recteur en lien avec les collectivités territoriales vont doter tous les établissements scolaires d’un intranet, c’est à dire un vaste espace de travail en ligne protégé vis-à-vis de l’extérieur mais accélérant les échanges, la vitesse de circulation de l’information et le déploiement d’une mutualisation entre enseignants, élèves etc. Les élèves seront familiarisés avec les technologies nouvelles, à de nouveaux outils et de nouvelles façons de travailler dans lesquelles ils se reconnaissent pleinement. C’est aussi un changement essentiel dans la relation aux parents mieux informés et pouvant accéder à un véritable rôle de partenaire, ce qui est tout à fait inédit.
La Mission TICE met en œuvre le projet TICE
défini par le recteur pour l’académie dans le cadre des priorités
élaborées par le ministre de l'Éducation.
Elle a un rôle essentiel dans l’accompagnement des établissements
et des enseignants, en particulier dans la prise en compte des usages
des TICE au quotidien.
Mais c’est aussi un immense chantier qui est celui de la
mission TICE :
la mise en place des matériels, de tout le socle qui organise les liens et les fonctions, ce qui constitue une activité lourde s’étendant sur plusieurs années.
Du temps est également nécessaire aux enseignants pour s’approprier l’outil, les fonctions, apprendre à travailler autrement : les absences, le cahier de texte, le travail et les échanges avec les élèves se font différemment. Ce n’est pas seulement un changement technique qui s’opère mais également une autre façon d’enseigner (le travail collaboratif, la mutualisation des tâches, la mise en ligne des ressources) et une autre relation aux élèves, aux parents, aux responsables administratifs.
Un vaste espace de travail en ligne protégé vis-à-vis de l’extérieur
qui favorise les échanges et la mutualisation d’informations
entre les enseignants et les élèves.
J.G. : Faut-il aller plus loin que le développement actuel ?
F.R. : Le travail entrepris est immense et essentiel puisqu’au delà de l’usage d’outils et de fonctions nouvelles, il est en train d’intégrer enseignants élèves et parents dans une culture numérique sans précédent. Quelque part, on est dans une période d’évolution aussi forte que la période 1450 - 1500 a pu l’être, avec la diffusion du livre et de l’imprimerie qui a bouleversé le domaine de connaissances mais aussi la façon de travailler et les rapports entre les Hommes au début de l’époque moderne. La finalité de l’enseignement étant l’apprentissage des connaissances, on peut se poser la question de savoir si l’ENT ne peut ajouter à la fonction vie scolaire puissamment intégratrice, une fonction de ressources pédagogiques accessibles aux enseignants comme aux élèves qui, rappelons le, sont les plus gros utilisateurs de l’ENT. C’est l’étape suivante, décidée par le recteur, et qui constitue un nouvel enjeu. Certes, les enseignants ont déjà déposé et souvent créé des ressources, mais pour le moment, cela n’existe que de façon limitée et en ordre
dispersé.
Il s’agit désormais d’offrir des ressources pédagogiques en grand nombre,
adaptées aux besoins des enseignants et des élèves
mais aussi une information aux parents qui désirent suivre les études de leurs enfants.
J.G. : Quelles sont les difficultés et les avantages des ressources pédagogiques en ligne ?
F.R. : Les avantages sont considérables : actuellement, les enseignants sont tributaires soit de sites professionnels intéressants mais limités, soit de l’« océan Google » où beaucoup se perdent à juste titre. Que faire du million de pages consacrées à Mozart à partir d’une requête sur Google ? L’idée de mettre en place des ressources pédagogiques sur un ENT traduit une meilleure intégration et un service accru. Meilleure intégration en ce qu’elle s’inscrit dans la logique de l’ENT, c’est-à-dire permettre, sur une page écran, d’accéder à l’ensemble des informations, des ressources, des outils et des services nécessaires à l’enseignant ou à l’élève pour exercer son activité.
Service accru, le projet est bien de compléter les services de vie scolaire existants en proposant un Centre académique de ressources qui mutualise, sous l’autorité des corps d’inspection, les ressources existantes et produites dans l’Académie en les réunissant sur un site unique, évitant la dispersion et le cloisonnement au sein des établissements. Service accru, encore, en proposant des outils d’accès aux principales bases de données du service public consacrées aux enseignements et aux contenus validés par l’Inspection générale : l’actualité des textes sur les disciplines, les ressources disponibles sur Edubases, Educasources et autres bases validées par le ministère.
Pour les élèves, il s’agit de proposer un accès direct aux ressources pédagogiques choisies par les enseignants, aux exercices, méthodologies, autoévaluations, voire aux cours et encyclopédies destinées à les aider à progresser dans leur acquisition de connaissances et leurs méthodes de travail.
Pour les parents, il s’agit de proposer une information jusqu’alors dispersée entre les différents sites ministériels, rectoraux et les sites de ressources ou d’aide à l’accompagnement scolaire. Cette information peut être d’ordre pédagogique mais aussi administratif (fonctionnement de l’enseignement) ou juridique (protection des mineurs) informatique (comment se servir d’Internet, comment faire une recherche etc) ou de santé (prévention des addictions, jeux dangereux).
Les difficultés sont tout aussi nombreuses que les avantages : d’abord il n’y a pas de référence, de modèle, si ce n’est les expériences d’expérimentation d’accès à des bouquets de ressources (KNE, ou aux ressources proposées par le SCÉRÉN-CNDP) conduites par le Ministère. Pour intéressantes et utiles qu’elles soient, ces expériences sont partielles et ne peuvent prétendre répondre à tous les besoins des enseignants et des élèves (ce qui ne veut pas dire qu’elles n’ont par leur place dans un dispositif ENT mais elles ne suffisent pas). Dès lors, les modèles sont appelés à se développer, oscillant entre des outils et des démarches largement fondées sur les outils informatiques plus ou moins paramétrés en fonction des besoins et sites ad hoc créés et maintenus par une forte mobilisation de documentalistes et d’experts des disciplines.
J.G. : Quel rôle pour le réseau SCÉRÉN ?
F.R. : Les situations sont évidemment très variables d’une académie à l’autre selon l’implication des CRDP dans les ENT mais il faut souligner que le réseau SCÉRÉN présente deux atouts : les ressources pédagogiques constituent sa spécialité éditoriale depuis qu’il existe et d’autre part il a toujours eu à jouer un rôle pionner d’accompagnement et de mise en place des technologies informatiques. Si l’on regarde ces deux spécialités, on constate que le réseau SCÉRÉN-CNDP ajoute à ces compétences générales des savoir faire d’ingénierie indispensables à la mise en place de ressources pédagogiques numériques : la description et l’indexation de documents, la mise aux nomes des productions afin d’en permettre la mise en réseau, la connaissance du droit informatique et Internet. L’ensemble, on le voit, désigne le CNDP et son réseau comme un partenaire privilégié de la mise en place de l’ENT.
Concrètement, il s’agit de construire un Centre académique de ressources pédagogiques numériques. Il ne se substitue pas aux ressources personnelles de l’enseignant, de l’établissement, voire du regroupement d’établissements. Il s’inscrit au niveau académique où il relie les ressources locales après validation par les corps d’inspection, elles sont alors intégrées dans le Centre académique et ainsi mise à disposition de tous avec les ressources disponibles grâce à des logiciels de recherche qui donnent accès aux bases de données validées par le ministère : Edubases et Educasources, auxquelles s’ajoutent des liens vers des sites particulièrement utiles aux enseignants.
Les Edu’bases sont des répertoires de
pratiques pédagogiques académiques pour accompagner le développement
des usages des TICE, une recherche en fonction du niveau
d’enseignement, des thèmes de programme d’enseignement, des types
d’activités, des domaines du B2i concernés... (Educnet).
Educasources est une sélection des ressources numériques en ligne décrites par le SCÉRÉN.
Un portail d’entrée du Centre académique de ressources permet à
l’enseignant de faire des choix entre ressources disciplinaires,
transversales, socle commun, site rectoral et outil de dialogue. S’y
ajouteront les documents pour les élèves (cours, exercices,
évaluations, appuis culturels). Le CRDP avec l’aide du CNDP apporte en
complément ses compétences en ingénierie informatique pour les mises
aux normes des productions (XML), leurs description et leur indexation (LOM-FR) .
Au total, l’objectif est de permettre aux enseignants
d’avoir un accès très rapide aux ressources pédagogiques
institutionnelles disponibles à partir de leur ENT tout en leur laissant
libre de consulter les moteurs de recherche qui lui sont familiers.
Les
premiers résultats expérimentaux montrent trois types d’avancées :
un
accès très rapide (on ne se perd plus dans la toile),
un accès immédiat
à une information abondante
et enfin un accès à une information sûre
parce que validée.
Comme la mise en place de l’ENT, celle de la brique ressources
pédagogiques prendra du temps (les ressources pédagogiques ne
concernent pas moins de 25 disciplines sans compter les activités
transversales soit près de 30 domaines au total!) et conduira à un
changement en profondeur des pratiques des enseignants et des élèves et
par là, souhaitons le, apportera sa contribution à un progrès de
l’acquisition des savoirs et de leur maîtrise.
Propos recueillis par Joaquim Galliath, chargé de communication du CRDP d’Alsace.